La crise du milieu de vie : quelle en sont les manifestations ? en quoi la vision Jungienne peut-elle nous éclairer sur ce qui est à l'oeuvre dans ce passage délicat de la vie ? (A. Marandjian)

Le milieu de la vie est un terme communément accepté pour désigner la période de vie autour de la quarantaine.

De nombreux auteurs issus de la littérature, de la philosophie ou de la psychologie ont évoqué cette notion.

Cette crise a été initialement attribuée aux hommes.
Depuis lors, des recherches ont été menées sur le sujet pour analyser les éléments sous-tendant ce « passage » de vie, qui concerne indifféremment les hommes comme les femmes.

Les différents auteurs ayant réfléchi à cette notion de milieu de vie ont employé des termes différents :

Carl Gustave Jung a introduit le concept en parlant de « tournant de la vie », ou de « midi de la vie ». 

Daniel Levinson évoque la « transition de mi-vie » dans son ouvrage « Les saisons de la vie » : il postule que la saison la plus marquée de la vie d’un sujet est celle de la « mi-vie », entre 40 et 50 ans.

Du côté des écrivains, Dante, dans la Divine Comédie, parle de « milieu de la vie », Jean de la Fontaine, lui, évoque le terme « d’entre deux âges », puis Cocteau, plus tard, de « milieu de l’âge ». Simone de Beauvoir dira, dans La vieillesse [1] : « A partir de 40 ans, on est mélancolique parce que, sans avoir renoncé aux passions et aux ambitions, on commence à être désabusé et on voit la mort au bout de sa route, alors qu’auparavant, on l’ignorait ». Enfin, Victor Hugo évoquera lui aussi ce moment clé de la vie d’un sujet : « Quarante ans, c’est la vieillesse de la jeunesse, mais cinquante ans, c’est la jeunesse de la vieillesse ».

Selon les différents auteurs ayant étudié la crise du milieu de vie, celle-ci peut débuter à 35 ans et se finir vers 55 ans, avec une « ligne de crête » située entre 40 et 50 ans.

Selon Jacqueline Schaeffer, « le sujet n’est pas d’en faire un stade ou une limite, mais un parcours qui peut être traversé par de nombreuses turbulences constituées de pics, de bordures de précipices ou de zones désertiques ».

La vie est ainsi parcourue de « passages » de transition, qui amènent le sujet de la naissance à la mort.

Après les étapes bien connues du développement psycho-affectif de l’enfant et de l’adolescent, telles que les stades prégénitaux (oral, anal, phallique, stade Œdipien, latence et puberté), la vie adulte est parcourue de cycles : période étudiante, éloignement du nid familial, rentrée dans la vie active, construction du nid familial, naissance des enfants.

Le milieu de la vie est le moment des premiers grands bilans. Ce tournant « clé » est annonciateur des premiers prémices de la vieillesse, notion dont la représentation et l’entrée ne font que reculer dans le temps au fil des décennies.

Tout se passe comme si le sujet atteignait un point « culminant », après avoir vécu, depuis sa naissance, une phase de construction.

Ce moment particulier l’amène à regarder le passé, mais également le futur, à l’aune de ses expériences vécues, professionnelles ou personnelles. Il peut sembler vertigineux car renvoie à la finitude ontologique de l’être humain.

Ainsi, cette crise du milieu de vie est un processus d’évolution que l’on pourrait qualifier d’à la fois naturel et indispensable, même s’il revêt une forme non négligeable d'inconfort.


Les questions existentielles assaillent le sujet : qui suis-je finalement ? suis-je passé à côté de ma vie ?

Celui-ci ressent souvent une immense solitude, une insatisfaction, un vécu d’ennui, de regrets parfois.

Il est intéressant de noter que Freud comme Jung ont également traversé, à la maturité, des moments des crise : selon Francoise Millet-Bartoli [2], Freud « a connu, à partir de sa 38ème année, une crise franche qui se manifesta tout d’abord par des troubles anxieux et dépressifs, puis, quelque temps après, des troubles du rythme cardiaque dont la part psychologique semble indéniable. Pour la première fois de sa vie, il prit conscience de sa finitude ».

Jung a lui aussi traversé les affres d’une dépression sévère à la suite de sa rupture avec Freud, et écrira son fameux Livre Rouge entre 1913 et 1930, entre 38 et 55 ans.


Qu'est ce qu'une crise ?

Selon le dictionnaire le Robert, la crise est un « malaise profond causé par des transformations psychologiques ou physiologiques ».

En médecine, la crise est « une manifestation soudaine et violente, ou l’aggravation brusque d’un état chronique ».

Claude Duterme, dans la lignée du courant systémique de l’Ecole de Palo Alto, considère, dans son article Changement, co-évolution, crise et résolution de problème, « qu’une crise peut être définie comme la perception, ressentie comme soudaine et de grande ampleur, d’un déséquilibre systémique. Or, il est rare que les déséquilibres se produisent de manière brutale ; ils découlent plutôt d’écarts au démarrage faible mais qui font l’objet de soubresauts menant petit à petit à une augmentation critique de la perte d’équilibre. C’est ce moment qui est perçu comme « crise ». Comme on le sait, les issues d’une telle crise peuvent prendre deux principaux chemins : soit la mort du système, soit des modifications conséquentes de son état (changements systémiques). Mais il ne faut pas oublier, dans une réflexion plus large, que tout système s’inscrit dans un contexte et qu’il se positionne la plupart dans une dynamique de co -évolution ».

L’analyse de l’étymologie du mot crise est intéressante : il est issu du terme grec krisis qui désigne à la fois le jugement mais aussi le discernement et l’action.

On peut ainsi faire le lien avec l’opportunité de changement donnée par cette crise à l’individu, qui sera amené à faire un choix : celui d’y faire face ou d’y résister.

La représentation en deux idéogrammes du mot « crise » en chinois confirme cette antagonisme : le premier, Wei, qui signifie le danger, et le second Ji, qui représente l’opportunité.

D’un point de vue psychologique, les différents auteurs s’étant penché sur cette notion précisent ce propos.

En effet, la dimension psychologique de la crise pourrait se définir tel que l’a fait Gérald Caplan, psychiatre américain, en évoquant un « bouleversement de l'équilibre homéostatique d'un individu qui, confronté à une situation nouvelle, à la fois sérieuse et inéluctable, ne peut la maîtriser par ses habituels mécanismes de défense et de résolution des problèmes ».

Selon Jacqueline Shaeffer,[3] « la crise est une sortie du moi, une ek-stasis. Elle est un passage disruptif, une mise à terre des moyens défensifs habituellement utilisés par l’individu et une urgence de réorganisation. Elle peut être abrupte, surgir à la manière d’un traumatisme, ou être précédée de signes annonciateurs qui mènent au moment critique d’explosion, comme une « goutte d’eau qui ferait déborder un vase ».

La crise recouvre ainsi un moment précis de perte d’équilibre.

Toute crise peut donc comporter un risque de désorganisation du psychisme d’un sujet, dont l’ampleur sera liée à la solidité de son assise narcissique et de la qualité de l’élaboration de ses éventuels traumatismes passés.

Pourtant, malgré les dangers qu’elle comporte, la crise est une opportunité de d’évolution majeure pour le sujet.

Selon Françoise Millet-Bartoli : « quelle que soit son origine ou sa nature, une crise est un moment de risque en même temps qu’une étape à franchir. C’est une épreuve à traverser dont on sort rarement indemne, presque toujours différent, qui peut anéantir mais aussi rendre plus fort ».

Elle représente une « occasion inespérée de mise au travail psychique et de mise à l’épreuve des capacités de remaniement du psychisme ».


Les types de manifestations psychiques de la crise du milieu de vie


La régression


La crise du milieu de vie comporte, comme toute manifestation d’une désorganisation, une dimension régressive.

D’après la psychologie expérimentale, la régression désigne le « processus par lequel, dans certaines circonstances (situations conflictuelles ou anxiogènes), le comportement usuel du sujet dans une situation donnée laisse la place à un comportement qui est propre à celui qu’il a adopté lors d’un stade de développement plus ancien » [4].

Le sujet faisant face à une crise de milieu de vie peut ainsi manifester différents types de manifestations de régressions : comportement addictifs et retour au stade oral (boulimie, tabagisme), la survenue de comportements obsessionnels, retour à des comportements caractéristiques de l’adolescence (prise de risque, passages à l’acte).

Dans tous les cas, ce phénomène de régression est un mécanisme inconscient de défense du sujet qui ne peut plus faire face à l’anxiété.


- La dépression

Il est communément admis que ce passage est souvent caractérisé par un état dépressif, la plupart du temps de faible intensité, s’accompagnant parfois d’angoisses, de dévalorisation de soi.

Ces « formes discrètes » de la crise du milieu de vie, comme le qualifie Françoise Millet Bartoli, se manifestent par un sentiment de mal-être existentiel, un changement intérieur que le sujet a beaucoup de mal à expliquer, une remise en question non seulement de son passé, son présent, mais également de ses attachements et son entourage.

Cette douleur psychique peut être déniée, et se manifester souvent par une suractivité (le sujet se surinvestit dans la sphère professionnelle par exemple) ou des troubles somatiques.

Cette attitude de déni est souvent inévitable, car le sujet est animé par l’illusion inconsciente qu’il est immortel.

Ce mécanisme de défense lui permet d’éviter ainsi la réalité de la condition humaine, à savoir l’inéluctabilité de la mort.

De nombreux comportements illustratifs de ce déni sont observables : les préoccupations excessives concernant le physique (chirurgie esthétique, pratique sportive intense…), la multiplication des projets (hyperactivité) et les conquêtes amoureuses.

Lorsque que déni est « mis en échec », les manifestations dépressives se font jour, telles que l’altération de l’humeur et la perte d’estime de soi, le ralentissement de l’activité (intellectuelle, physique), la perte d’intérêt et l’anhédonie, les troubles du sommeil et de l’appétit.


- Les troubles somatiques et l’hypocondrie 

Un certain nombre de manifestations somatiques, comme les troubles cardiaques notamment chez l’homme sont constatés lors de « l’âge moyen ». Il est pourtant toujours difficile d’établir un lien entre un conflit psychique et une expression somatique. Pour certains sujets, il apparaît que la maladie peut constituer une forme de « refuge ».

En ce qui concerne l’hypocondrie, selon Lucien Millet, « l’âge adulte est l’époque la plus classique de l’apparition de ce trouble ». En effet, ce syndrome, constitué par des « préoccupations portant sur la santé et la peur d’être atteint d’une maladie grave », est expliqué par Freud comme une « modification de l’investissement libidinal qui se reporte massivement sur des objets corporels » (Dictionnaire de psychologie).

Cette « douleur corporelle » peut être un moyen de « détourner » la douleur psychique du sujet en proie aux angoisses du milieu de vie.

- Les autres troubles psychopathologiques :

Comme nous l’avons vu dans les manifestations régressives occasionnées par la crise du milieu de vie, certains troubles tels que les conduites addictives, notamment l’alcoolisme ou le tabagisme peuvent apparaître.


L'apport de l'approche Jungienne dans la compréhension de la crise du milieu de vie

Carl Gustav Jung, psychiatre Suisse (1875-1961), fondateur de la psychologie analytique  a été l’un des précurseur à évoquer le milieu de vie : « Le midi de la vie représente un moment de pic, où l’homme est tout entier à son œuvre avec tout son pouvoir et tout son vouloir. Mais c’est aussi le moment d’apparition du crépuscule. La deuxième moitié de vie commence. La passion cède la place au devoir ; impitoyablement le « je veux » devient un impérieux « tu dois » ; les méandres du chemin, qui naguère généraient étonnements et découvertes deviennent des habitudes, le vin ne fermente plus, la clarification commence. Si tout va bien, l’homme développe des tendances conservatrices. Ce n’est plus en devant soi, mais derrière que l’on peut être amenés à regarder ; et l’on commence à faire le constat de la façon dont la vie s’est construite jusqu’alors. On en recherche les véritables motifs et les découvertes surgissent. Les réflexions critiques qu’il fait sur lui-même et sur son destin, dévoilent à l’homme la particularité de son être. Mais ces acquisitions ne lui viennent pas sans peine ; elles succèdent à des bouleversements ».

C’est précisément la raison pour laquelle j’ai souhaité appuyer mon mémoire sur la vision de Jung, qui, au-delà de la dimension pathologisante de cette crise, a apporté un éclairage lumineux et aidant pour tout thérapeute confronté à l’accompagnement de patients en proie à cette étape cruciale de vie.

A propos du milieu de la vie, Jung affirmait que la tranche d’âge de la quarantaine était « la période la plus favorable à l’abandon de la persona » (le masque social) et d’intégration de certains aspects du psychisme auparavant « négligés » par le sujet, non seulement sur l’ombre, mais également sur l’animus (part masculine inconsciente chez la femme) et l’anima (part féminine inconsciente des hommes).

Jung avait pour habitude de comparer la trajectoire de la vie humaine à celle du soleil, avec un solstice. Il se demandait même, comme le dit Viviane Thibaudier, « pourquoi aucune école n’existait pour enseigner aux quadragénaires la vie qui les attendait à la suite du solstice qui s’accompagnait souvent de « catastrophes », que ce soit sur le plan psychique, physique ou conjugal » !

Selon Jung, le Soi, centre de la psyché, est présent et actif dès la naissance, même s’il est en quelque sorte « caché » par le Moi. Et c’est pourtant bien le Soi qui est à l’œuvre tout au long des étapes de développement psychiques au cours de la vie.

Lorsqu’il existe une trop grande distorsion entre le moi et le Soi, notamment par une trop grande collusion entre le moi et la persona, le Soi va « passer en force » et donner lieu à des conflits internes.

Jung appelle ce phénomène « énantiodromie » (terme grec issu d’Héraclite qui signifie « courir en sens contraire »). Ce terme recouvre le principe de « renversement des pôles entraînant une déstabilisation du psychisme en vue de réorienter l’énergie ».

Selon Jung, l’énantiodromie se produit précisément au milieu de la vie, lorsqu’un changement s’impose et le Soi « pousse » vers son expression. C’est le début du processus d’individuation.

L’image qui est souvent prise pour expliquer l’énantiodromie selon Jung est un « coup de tonnerre dans un ciel serein ». Cette poussée du Soi, émanant de l’inconscient, fait irruption dans la vie du sujet.


Le processus d'individuation :

Le processus d’individuation représente un processus de transformation intérieure, un « chemin par lequel un être humain devient un individu unique, libre et autonome. Ce parcours mène à la réalisation de complétude du moi et vers l’accès au Soi »[1].

Jung le définit de la manière suivante : « l’individuation est un processus psychologique qui fait d’un être humain un « individu », une personnalité unique, indivisible, un homme total ».

Ce processus est une nécessité naturelle, on ne le « décide pas ». Il correspond, comme le processus de l’adolescence, à une démarche d’évolution du psychisme et il est important de noter qu’il ne peut être confondu avec l’individualisme, qui induit une attitude de préférence de soi. Au contraire, l’individuation conduit le sujet vers une maturité qui, en rapprochant du Soi, ne néglige pour autant pas les autres.

Le processus d’individuation permet la synthèse du conscient et de l’inconscient et permet au sujet de devenir un « in-di-vi-du », c’est-à-dire un être unique, entier et autonome.

Ainsi, selon Viviane Thibaudier, il « répond à une dynamique interne qui s’organise autour du Soi, et dont le centre n’est plus le moi comme dans l’individualisation de la jeunesse ».

Selon Jung, il existe plusieurs étapes dans le processus d’individuation :

Etape 1 : la première moitié de l’existence est une phase d’adaptation, voire de sur-adaptation aux attentes de l’extérieur (notamment des parents). Ces injonctions parentales ou sociétales entrainent chez le sujet la constitution d’une interface, le "masque social". Pendant cette période, on devient ce que « l’on croit devoir être » pour pouvoir exister. On s’identifie fortement à son masque social, qui n’est qu’une construction psychique virtuelle. Cela crée inévitablement un décalage entre ce que le sujet montre et ce qu’il est réellement.

Parallèlement sa "personnalité extérieure", se bâtit l’"ombre", notion jungienne fondamentale, recouvrant ce que le sujet n’exploite pas de lui, à la fois en négatif (ce que l'on n'aime pas chez soi) et en négatifs, c'est à dire tout ce qui est en nous et que l'on « tait », qu'on n’ose pas montrer de soi, par exemple des talents créatifs qui n'étaient pas valorisés par les parents.

Etape 2 : le milieu de la vie : c’est précisément à cette étape que démarre l’individuation car c’est le moment où le « Soi (le "moi profond de l'individu") cherche à prendre les commandes » . Mais le sujet poursuit sa route, malgré des « signaux » faibles de mal être.

Etape 3 : elle recouvre l’entrée en scène d’une partie de l’ombre et une fragmentation du masque social, parfois à la faveur d’événements extérieurs, comme les pertes subies lors de la transition du milieu de la vie (perte de la jeunesse, perte des enfants qui "quittent le nid", pertes des illusions professionnelles ou liées au couple, .... Tout ce qui constituait l’identité du sujet jusqu’alors s’effrite.

Etape 4 : le sujet ressent un grand malaise, car le moi se sent menacé et se défend, en activant des mécanismes de défense variés. Le sujet pourtant se rend compte qu’il ne peut plus poursuivre sa vie de cette manière, mais que, pour autant, il ne peut plus revenir en arrière. Dans cette étape, il s’agit pour le sujet de faire le deuil de « l’illusion de soi » (le deuil de cette personne qu’on a toujours cru vouloir être). La principale difficulté de cette étape est de se mettre en résistance au processus.

Etape 5 : il s’agit de l’intégration pleine et entière de l’ombre : le sujet accède à son unité, et son unicité, son intégrité. 


L'individuation, au travers de la crise du milieu de vie est ainsi un chemin parfois douloureux, qui mène toutefois, lorsqu'elle est accueillie et accompagnée, à un réel épanouissement fondé sur l'acceptation et la connaissance de soi.

[1] Sédillot, C. (2003), La psychologie Jungienne, Collection ABC.

[1] De Beauvoir, S. (1970). La vieillesse. Gallimard.

[2] Millet-Bartoli, F. (2002). La crise du milieu de la vie, Odile Jacob.

[3] Shaeffer, J. Les séparations intra-psychiques du milieu de vie. Cahiers de psychologie clinique, 2008/2.

[4] Richard, J-F, Régression, psychologie et psychanalyse », Encyclopædia Universalis, https://www.universalis.fr/encyclopedie/regression-psychologie-et-psychanalyse.

[5] Millet, L. (1996). La crise du milieu de la vie, Masson.

[6] Green, André.